Mon parcours

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément. Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869.

Ce petit poème en prose « Les Fenêtres » de Baudelaire m’accompagne depuis longtemps. Il dit l’alchimie de la création. La source de l’inspiration est l’expression du moi qui « se nourrit » de l’ Autre.

Je ne me suis jamais ennuyée ! Au bord des paupières, je suis au balcon… La Vie frétille de toutes parts. Palette vibrante qui se compose et se recompose sans cesse !

Emergences

       Je suis née dans le pays de Pont-Aven. Toute petite, j’ai vu les peintres poser leurs chevalets devant le puits classé dans la cour où je jouais. C’étaient des êtres silencieux, solitaires. Je m’installais derrière eux et suivais, fascinée, les étapes de la création : esquisse au fusain, couleurs déposées sur la toile… C’était à chaque fois comme une « apparition » ! 

Ils m’ont appris l’importance de ce village breton au XIXème siècle dans l’histoire de la peinture. Les premiers peintres américains y arrivèrent vers 1830 suivis dans la dernière partie du siècle par une « colonie » de peintres autour de Gauguin. L’hôtel Julia était international ! 

Pont-Aven, c’est la lumière … C’est la rivière en amont, les frondaisons, les collines et donc les ombres. C’est le port et le mouvement des marées, les voiles qui remontent le courant… Il y a toujours des peintres à Pont-Aven que l’on aime ou pas, peu importe ! C’est le bruissement des couleurs dans les expositions et les galeries qui rythment la vie… Comment ne pas en avoir été imprégnée ? 

      Adolescente, j’ai eu la chance de suivre les cours d’Hervé Kervellat, peintre et professeur à  l’école des Beaux-Arts de Lorient. La mairie de Pont-Aven offrait une salle, nous y avons expérimenté le fil à plomb, appris à saisir les ombres sur les bustes en plâtre, Voltaire nous donnait du « fil à retordre » ! Nous sortions sur le motif, le long de l’Aven, sur les traces des Maîtres. Gauguin, Sérusier, Bernard étaient bienveillants. Kervellat nous apprenait à OBSERVER ! Pas question d’imiter, de reproduire tel paysage ! Il fallait suivre le lien, saisir le tissage entre les éléments constituant « le motif» ! Tout était leçon mais que de doutes, que d’espoirs pendant ces années d’éveil ! 

      Puis les années 80, la liberté offerte, le droit à l’errance, l’apprentissage par soi-même furent le credo de l’enseignement de Jean-Marc dans son atelier à Lorient. Sans théorie, oser la gestuelle ! Autre apprentissage !

Nantes, ici Nantes !

      Et enfin, je m’offre les cours du soir aux Beaux-Arts ! Accompagner l’eau, en faire mon alliée.

D’autre part, tenter de saisir les courbes, les raccourcis des « modèles vivants ». Rencontre et non-rencontre avec ces corps ! Délié et vigueur du geste, ombre et lumière dans le modelé, concentration extrême, regard aiguisé posé au bout du bâton de fusain… 

L’envie d’approfondir la technique de l’aquarelle me mène sur les bords de la Seine auprès de Jean-Claude Chaillou . Il nous apprend « la Voie de l’eau », enseignement généreux, rigoureux. Ce maître enseigne en peignant ! Imprégnation…

      Mais une plus grande exigence s’impose et je rencontre Evelyne Winocq-Debeire pour des cours particuliers hebdomadaires. Je quitte peu à peu l’aquarelle pour entrer dans les arcanes de la peinture à l’huile.

Côtoyer les Maîtres, les reproduire pour m’emparer peu à peu de la technique. Exploration téméraire ! Je me plonge dans les lumières des jardins, j’escalade les falaises des bords de Loire à coups de pinceaux… Richesse de l’enseignement, relation maître/élève… 

Présence au présent… 

      Alors à présent, seule dans la nature puis dans l’atelier, livres ouverts, Mitchell, Twombly, De Staël… lumières, ciels… Tout est invitation !

La couleur comme une évidence mais derrière, la structure du noir… et blanc car pas de lumière sans obscurité, celle-ci la révèle. Ne s’agit-il pas en peinture, en dessin,… de re-créer la lumière ?

Toujours le miroitement qui naît d’un vif éclat. Travailler autour pour tenter de le saisir. Course du temps, avec le temps et hors du temps. Celui de la peinture est un temps d’intériorisation et d’extériorisation. Le peintre vit en synchronisation la sensation, la perception, l' »analyse » et l' »action ». 

La pratique quotidienne du yoga m’engage à peindre avec tout le corps car il n’y a pas de geste séparé de l’oeil. Je suis l’Invitation ! Mais demeure cet impératif de rester  sinon cela se défait. La discontinuité nuit à la création.  

Oser, oser… audace ! Plantée sur mes deux pieds !

Monique Madic